A bout portant du mystère

 

A bout portant du mystère

 

 

Le soleil embarquait…
Nous étions peu à bord.

 

* * * * *

Il y eut
Depuis que tout a lieu
Un Voir prodigieux
Un Voir par où la Terre, n’ayant destin
Qu’en nous – myriade aveugle et sourde au nom d’humanité – 
Ici et là enfin
En d’immenses éclaircies
Et par-dessus les lois comme est l’œil héliophile
Se découvre elle-même : vertigineuse
Et bleue
Fulgurance rapide
Parenthèse advenue au milieu du néant.

 

* * * * *

Dans l’été
Saison libre
La page en embuscade
Je passais mes journées à guetter la marée infinie
Du soleil
Miracle toujours jeune
Mais dont le fil des jours nous détourne sans cesse.

Ma vie, trouée partout
Devenait extatique.

Voyance à perdre haleine
L’hier et l’aujourd’hui : tout en moi culminait.

Les mots mêmes qu’on crut d’un pays familier
J’en touchais par instants la folie.

 

* * * * *

Il se peut
Qu’à grands pas, qu’à grands ciels
Se soit pour rien avancé
L’univers
Gâchis perpétuel à collection
De crânes : enfants, hommes et femmes
Ses seuls témoins pourtant
À jamais refermés.

Pour toi
Qu’importe !

Cet infini violent que décochent les jours
Obsession lumineuse…
Cela
Rien ne peut t’en défendre.

Quelques moments suffisent
A justifier le monde.

 

* * * * *

Visages
Lits
Saisons
Volatiles nuées…
Poème
Tout cherche en toi destination.

 

* * * * *

Et vois :
Ce pan d’infini te sépare et t’isole.

La civilisation-jamais-vue-du-poème
Longtemps te fait souffrir.

Ces bivouacs dressés à deux pas de l’inouï
Ces frêles apogées où vivre
Etait immense
Ne jalonnent jamais que ton propre parcours.

Ni peuple
Ni patrie.

Pour seul pays : poignées de mains éparses
Et chemins de traverses…

 

* * * * *

Etrange promontoire du Poème
D’où partent en fleuves séparés
Le miracle de vivre
Et la cité des hommes.

 

* * * * *

Poème :
Terre et ciel un moment découchés des civilisations.

 

* * * * *

La mort
Qui n’aura jamais su
Même au temps de jeunesse
Se faire un peu discrète
La mort
Au cap terrifiant
Mérite aussi remerciement.

Elle seule
Désembourbait les jours
Du pantomime et du tout-va-de-soi.

Son requiem à fleur de peau
Nous nous levions parfois dans le petit matin
Au milieu du mystère
Plus aptes alors à versifier le grand charivari
Du soleil aux fenêtres
A conquérir par alcools et musiques
Ce qui se murmurait de l’univers en nous
Qu’à suivre en somnambule
Les hallucinations faisant loi de l’espèce.

Elle nous apprit à déserter toutes sortes de dieux
A mesurer partout l’éternité des êtres
La chance d’être là.

Pour ces intensités
Toujours meilleures que le sommeil
Je veux lui dire : merci.

 

* * * * *

Poète celui-là
Non pas qui écrivait
Non pas qui s’exprimait
Encore moins qui rêvait.

Poète celui-là
Qui devinait au fond du voyage de l’être
Ce désir de visions et d’illuminations
Moments fous de clarté au-dessus des cohues
Et qui sont les moments réveillés
De la Terre.

Moments combien ténus
Combien perdus d’avance 
Mais dont nations et peuples ne furent que le détour.

Poète celui-là
Palette en main ou pas
Qui vécut des soleils hors de portée du verbe.

 

* * * * *

Ni au début
Ni à la fin
C’est en chemin que l’univers
Trouve ses raisons d’être.

 

* * * * *

Rimbaud
Puisqu’il a l’exception de son âge
Sa vie ne fut au fond que la moindre des choses.

C’est relativement aux nasses millénaires
Aux cécités comme à dessein des métiers et des lois
Que le poète est beau et qu’il sauve la Terre.

 

* * * * *

Admiration
Pour ces frères
Qui n’auront pas trahi
La surprise de vivre

Admiration
Pour ces frères
Qui passèrent en comète
Et dont le cœur tonnait
Plutôt que battre
L’œil musardant sans cesse
Aux frontières de l’homme.

Leurs visions
Longtemps fraternelles
Après eux.

 

* * * * *

De l’homme religieux à l’homme industrieux
On n’en a pas fini, Terre
De te tourner le dos.

Ton ciel était trop vif.
Ils n’ont pas supporté d’être là sans pourquoi
Sans illusions, sans chaînes
Et sans affairements.

Ils auront su d’instinct
Qu’un soleil trop lucide serait insupportable.

Ils ont ainsi crée le surnombre d’en face.

 

* * * * *

Donner des yeux à la planète.
Même brièvement.

 

* * * * *

J’ai pleuré
Dans mon sommeil
La défaite universelle du Poème.

Il me fut impossible d’obéir
Aux ordres du jour.

Suis-je donc à ce point habité ?

 

* * * * *

Tu peux jouer un temps à l’homme dégrisé
Glorifier l’à-quoi-bon
Affaler tes affects, affamer tes lointains
Te faire plus sobre et sage pour voyager plus sûr
Endiguer en toi-même fulgurances et visions :
Songes de rien, dit-on
Extrapolés dans l’écriture
Et retrouver la vie comme la vie qui vient
La vie comme on la dit

Rien à faire : le Poème toujours
Te reprend dans sa course.

Obscure nécessité.

 

* * * * *

Nul ne peut mettre le soleil en tombe
Pas plus que l’œil fidèle qui lui donne sa vie
En faux adulte.

C’est ta révolution de faire deuil
De tes deuils.

Accepte que l’homme ne puisse durablement
Vivre qu’en plaine
Et qu’à demi.

Nulle cité possible sur les chemins de crêtes.

 

* * * * *

Dans l’endurance
Et le durcissement des jours
Le poète a les armes du papillon.

 

* * * * *

 

Comments 3

  • « Le soleil embarquait…
    Nous étions peu à bord. »

    Il est des poètes-voyageurs, des poètes-voyants, et des poètes-voleurs-de-feu…

    Lire A bout portant du mystère, c’est décrypter le monde via un abécédaire nouveau: l’alphabet de la vérité poétique. C’est réciter de A à Z la vie des hommes et leur destin sans jamais se répéter. C’est voir « la terre autrement ». Tout est dit, ou plutôt tout est porté, supporté, transporté dans les bagages de notre hôte: le voyage vers l’Invisible et la présence immémoriale du Soleil.

    Et ça procure un drôle de frisson quand on débarque sur ces rades inconnues.
    Merci à toi.

    (L’expression « la terre autrement » est une référence au titre du recueil Le Gîte des poètes ou la terre autrement, de David Bijou).

  • A l’affût du langage de la nature et du plaisirs des sens que cela provoque en toi,àl’écoute des grands remuements du dire et, évidemment, le déchiffreur de ces signes immémoriaux : voilà ,ami,ce que tu es !

  • Très beau Cher David, vous savez marcher avec les mots qui portent le poème à sa plu belle illumination.

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