Mort et vie dans les Pyrénées.

     Gavarnie.

     Juste en dessous du Marboré.

     J’ai 18 ans.

     La neige est molle et s’écroule sous mes crampons… Je sais très vite que c’est mon dernier jour. Mes doigts s’agrippent en vain. Je suis déjà vingt mètres plus bas. Je crie «Merde!» et j’ai honte aussitôt de ce mot, le dernier que j’aurais pu prononcer sur Terre.

     Mon corps prend une vitesse ahurissante et je comprends qu’il n’y a plus rien à faire. Je ne suis plus qu’une chose qui tombe, une petite chose abandonnée aux lois du Cosmos…

     Ce grand névé mène aux falaises et j’imagine sans mal la courbe que suivra mon corps une fois qu’il aura quitté ce toboggan démesuré.

     Dans ma chute, j’observe d’un coup d’oeil le gigantesque théâtre de ma mort. Le ciel est bleu, pur, poignant. Un ciel comme je les aime. Je vois l’immense plaine qui se perd dans le loin. Mes yeux sont orientés au nord et j’embrasse la France dans un adieu lucide.

     Je vois soudainement le visage de « Ti.O », celle qui devait être la femme de ma vie. Je vois sa terrible beauté. Je vois son visage arrosé de printemps qui se dessine très nettement sur le tableau du ciel, mémoire et ciel faisant alliance pour m’offrir quelque chose comme un dernier chef-d’œuvre.

     Dans ces quelques secondes qui précèdent ma mort, étrangement je n’ai pas peur. Aucun affolement. Je suis serein en même temps qu’étourdi par la vitesse et la fessée monumentale que m’infligent les froides irrégularités du glacier.

     Le ciel, le visage de l’aimée, la conscience suraiguë de ma mort… tout cela se mêle et culmine dans un sentiment d’infini.

     Ma chute se poursuit et j’aperçois maintenant à bâbord de mon cap un chaos de pierres aux angles nets qui se précise et grossit jusqu’à former l’image d’une île sur le vaste névé. Une chance de survie! Par de rapides mouvements des pieds et des mains, ces maigres gouvernails, je tente de me projeter dans l’axe de cet îlot de pierres. Puis le cœur se serre dans la hantise du choc… un choc terrible et sans suite.

     Plus rien.

     Néant.

     Mais du néant jaillit quelque chose…

     Un poids.

     Une pression.

     Rien de conscient encore.

     La sombre sensation d’un éveil difficile et forcé.

     Et je commence à comprendre: je reprends vie. Mais je reprends vie à l’envers, la tête en bas, coincé dans la faille étroite que la roche plus chaude a creusée dans la glace.

     D’un mouvement spontané je me remets à l’endroit. Dans ma tête et mes veines le soulagement est immédiat. Toute ma lucidité revient et ma nouvelle situation m’apparaît clairement: je suis au fond d’une crevasse.

     La faille est sombre et sinueuse et je ne vois pas le ciel.

     Je vérifie l’état de mes os. Apparemment, rien n’est cassé. Ni les bras, ni les jambes. C’est à peine croyable. J’aurais dû être mille fois disloqué. Seuls dégâts: un doigt qui ne répond plus et qui pend anormalement le long de ma main gauche, quelques hématomes ici et là, un peu de sang dans les cheveux. Aucune douleur vive pour le moment.

     Mon camarade, resté en haut sur la crête, spectateur de ma chute, me racontera plus tard que j’ai tournoyé en l’air «tel un petit bout de bois» à des hauteurs impressionnantes, rebondissant à plusieurs reprises sur les énormes pierres, avant de disparaître dans les entrailles de la montagne.

     L’idée de ma survie ne lui avait même pas effleuré l’esprit.

     J’entends le gargouillis des eaux profondes du glacier. Je devine l’enfer du souterrain, le tout-autre inhumain des éléments. Je ressens l’indifférence de la pierre pour nos destins. Un frisson austère me traverse, puis disparaît très vite dans l’urgence de vivre. Je tente de me hisser… La roche est lisse, la glace est dure. Aucune prise. Mes tentatives de remontée échouent. Je m’épuise et retombe toujours. Il n’est plus qu’une solution: détacher mes crampons et m’en servir pour creuser dans la glace.

     Enfin je me hisse, non plus par la fougue de l’instinct, mais avec patience et méthode…

     Un moment plus tard, je retrouve la lumière, l’horizon, la chaleur de l’été. Là-haut, je vois la crête où nous étions. Et je finis par distinguer la silhouette de mon camarade dans l’ombre immense du Marboré. Je le vois secouer les bras et je l’entends hurler à tue-tête d’euphoriques «ohé». Je lui réponds d’un signe du bras. Je sais qu’il ne peut ni descendre ni revenir en arrière. Il a toutes les chances de passer la nuit sur la crête, à moins que je prévienne les secours avant la nuit.

     Il faut descendre, quitter le glacier, retrouver les éboulis qui me mettraient à l’abri d’une nouvelle chute.

     Je quitte mon île, fais quelques pas sur la blancheur aveuglante, mes lunettes de soleil disparues. La pente est très abrupte et je décide de traverser le glacier sur la largeur, à la façon d’une écriture sur la page. Je fais ainsi quelques dizaines de mètres, et la pente devenant plus douce, je décide d’entamer une descente à la verticale, jusqu’à la falaise…

     Arrivé enfin au bord du vide, je retrouve la roche. Nouveau répit. Je m’assois et j’observe. Le vide est moins impressionnant que je ne le pensais. Rien de comparable avec les falaises du cirque de Gavarnie que je devine derrière la crête. Je sens ma force et ma jeunesse. Quelque chose comme le miracle d’être.

     Moment d’infini à nouveau.

     Je ne fais que retrouver, au fond, par le hasard de ma chute, la plus puissante des vérités: le mystère du monde.

     Quittant ma contemplation, je m’aperçois que mon jean est complètement déchiré derrière mes cuisses et que je suis, littéralement, le cul à l’air.

     Avec appréhension, mais sans vertige, je penche la tête du côté du vide. Je passe la corde autour d’une pierre, la fait glisser dans le mousqueton à mon baudrier. Je commence la descente en rappel…

     Les pieds sur la paroi, j’ai peur à tout moment que la longueur de corde ne me suffise pas, ce qui serait catastrophique, car il n’est plus possible de revenir en arrière. Heureusement, je trouve chaque fois des relais qui me permettent d’espérer encore.

     Quelques moments plus tard, je mets enfin les pieds sur un chemin… un chemin! Je suis sauvé.

     Plus loin, un couple de marcheurs inattendu, après de brèves explications, m’offre de l’eau et des fruits secs. Remerciant, requinqué, je repars… mais le temps est compté. Le camarade est prisonnier de la paroi. Je dois descendre au plus vite et prévenir les secours. Je décide alors de quitter le chemin et d’affronter directement la pente et la forêt… Erreur de débutant. Les arbres poussent à même la roche et dans des verticales où seul un isard pourrait s’aventurer. Me voilà embarqué par bêtise dans de nouveaux précipices et je dois encore me servir de la corde…

     Plus bas, après mille griffures, les jambes envahies de crampes et quasi-désarticulées, j’aperçois enfin le chalet qui fait face au cirque.

     Par chance, un guide est là. D’abord incrédule et doutant de mon récit, peut-être à cause de ma jeunesse, il ne peut cependant douter de ses yeux: un équipement de haute montagne, un doigt qui pendouille, du sang sur le visage, un jean déchiré…

     -Par où êtes-vous descendu ?

     J’explique avec précision.

     -Il est impossible de descendre par là !

     -Pourtant, je l’ai fait monsieur.

     Le guide ne peut douter de ses oreilles: ma description des lieux est si précise qu’elle ne laisse aucune place au doute.

     Quelques instants plus tard, un hélicoptère passait sur nos têtes…

 

 

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