Un soleil fou

 

 

Un soleil fou
Tamariu,
Juillet 2004

Du haut d’une terrasse qui donne sur la mer
Le jour de mes trente trois ans

 

Quel soleil
Aujourd’hui t’a repris    
Pour te vouer encore à de telles solitudes  
L’âge fort te dictant
Plutôt le brouhaha coloré des viveurs ? 

Ce soleil devant toi
Aux vœux inaccessibles
Laisse-le musarder en hauteur !  
Il n’a pas vocation à devenir grammaire.
Et tant qu’il y a Terre : dans cette courte chance
Pourquoi offrir tes heures à ces maigres névés ?   

Quelle folie encore
D’aller par l’alphabet conquérir cette vie ! 

* * *

La route a été longue.

Arrivé nuitamment
Tu n’avais pu sentir que le large et le sel.

Tu regardes à présent, depuis ce haut balcon
La blancheur du village arc-boutée en la crique.

Le continent s’essouffle et s’effondre en la mer
Et l’œil, comme un enfant
Ricoche à l’infini…

* * *

Pourquoi ne pas t’asseoir calmement
Comme un autre
Et contempler sans mots l’horizon de la mer
Puis t’allonger ici
Les paupières fermées
Guettant
Comme jadis
Sur leur mince membrane
Ces taches qui descendent et font constellation ?

Pourquoi n’es-tu pareil à ces amis d’hier
Qui vite ont délaissé
Derrière eux
Le Poème
Sachant nécessiteux face à la vie le verbe ?

Pourquoi n’es-tu pareil au voisin millénaire  
A tous ceux d’âge en âge
Qui ne passent qu’aux digues : bibles, métiers et lois
Pour affronter le temps et l’incompréhensible
Si c’était là
Au fond
Le génie de l’espèce ?

Quelle folie encore
D’aller par l’alphabet conquérir cette vie ?

* * *

Et pense:
Le soleil est grisé
D’éclaboussures lointaines.
Partout
Sur la planète
L’enfance recommence…

Toi
Brutalité mystique : tu te hisses à l’ivresse
Tu bois comme on épaule un moment sa voyance.

Que crois-tu ramener de ces intensités 
De ces Annapurnas, de ces transes et trouées
De ces nappes de vies fleurant l’éternité
Les mots, comme tu sais,
N’ayant pas lendemain
N’ayant plus profondeur au-delà de l’instant ?

* * *

Ma vie
Repeuple-toi !

Aime !
Fais-toi aimer !

Cesse de t’exiler à force de nocturnes
Qui n’ont plus où aller !

C’est l’heure des funérailles où fondre la chimère
Ancienne du poète.

Offre-toi de survivre à ces dégrisements !
Va l’avec et l’avec !

Fais retour à la fresque où le jour coexiste !

* * *

Toujours à ce balcon
Tu regardes la nuit.

Miroir devenu d’un si pur terre-et-ciel
Tu n’es finalement qu’un ici-maintenant
Fragile
Et sans écho.

Une ruelle en bas tout d’un coup s’illumine:
Les phares d’une voiture…
Des claquements de portes…
Quelques voix, quelques rires…

Plus rien.
La crique est désertée.

* * *

Dans le silence revenu
L’odeur soudaine de la mer.

* * *

Fatigué, délirant
Tu observes longtemps le mouvement des mâts
Comme de longs stylos qui dessinent
Là-haut
Sur la voûte et le noir
De mystérieuses phrases.

Des boules de papier parsèment la terrasse
Et roulent dans l’espace gondolé de la nuit…
Le mieux serait de tout jeter.

Le frère est vœu naïf
Et l’histoire incertaine.

En destins séparés les hommes vont et viennent
Et même les amis quelques fois se regardent
Comme des inconnus.

Seuls existent, au fond
Des moments d’infini qui ne se croisent pas.

* * *

Tu veilles encore
Encore un peu…
De vagues fulgurances au milieu des oreilles…

* * *

De quoi te plaindrais-tu ?
Demain
Sur ce balcon
Se penchera la fille
Qui t’aime et te comprend.

Ne cherche qu’en l’amour
Le pourquoi décisif et la beauté du monde.

 

 

Comments 4

  •  » Qu’est-ce qui pourra en définitive modifier la situation de qui est précocement voué à stimuler en son coeur l’extrême que les autres jugulent et font taire en eux ? Et quelle paix pourrait-il conclure, alors qu’au plus profond de lui-même il subit l’assaut de son dieu? »
    Rilke.

    Merci David de m’avoir permis la découverte de ces quelques pépites.

  • Une poésie solaire ab imo pectore.

    Ab imo pectore, citation latine signifiant : « du fond du coeur », « du tréfonds de son être ».
    Littéralement: Une poésie solaire sortie du plus profond de lui-même.

  • Quelle joie de te lire à nouveau David!
    Tes mots sont sublimes. Tu es un grand poète, habité, indispensable et je suis heureuse d’avoir un jour, croisé ton chemin.

  • Nous prenons la main que tu nous tends et te suivons dans tes mondes sensibles.Quand tu t’interroges,nous nous interrogrons de même, er nous nous demandons ,avec toi, pourquoi l’inanité du quotidien l’emporte sur la folie de ton soleil .

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